Teaser Bazin from Copier Coller on Vimeo.

Après quatre années passées à discuter de l’envie de travailler ensemble, de faire des ateliers de danse et de machinima au Mali tout d’abord puis en France ensuite, le projet Bazin est né d’une envie de faire dialoguer deux médiums : la danse et les machinima, films créés à partir de moteurs de jeu vidéo. D’imaginer une écriture chorégraphique qui puisse dialoguer avec de l’image issue de l’ espace virtuel du jeu vidéo. Tout cela en relation, autour, et sur le bazin, tissus produit en Europe et exporté – blanc – par containers au Mali pour être ensuite porté dans toutes les occasions de fête, après avoir été teint et tapé pour avoir cette apparence brillante et solide.

Cette collaboration avec le danseur et chorégraphe Tidiani N’Diaye arrive à un moment de ma réflexion sur les machinimas où je pense que leur avenir ne réside pas uniquement dans un mode de narration linéaire mais plutôt dans leur mise en espace, dans l’hybridation avec d’autres formes : la peinture, la sculpture, l’installation in situ, le déplacement de perspectives, l’interaction (cf le travail de l’artiste Balthazar Auxietre et ses installations de cinéma interactif ou encore l’installation interactive Hotel de Benjamin Nuel dans laquelle on se promène dans les backstage d’un jeu vidéo). Cette question de l’installation in situ d’oeuvres réalisées à partir de machinima et de leur mise en espace me semble une piste intéressante, aussi pour des formes plus liées aux arts vivants.1

Le machinima peut en effet être utilisé en live pour passer d’un espace virtuel à la création d’un espace physique projeté qui peut alors être habité physiquement par des danseurs ou performers. C’est ce qui est au coeur de notre projet Bazin, où la projection de machinima va créer un espace pour les corps au travers de l’interface de danse et de projection qu’est le tissus bazin.

Arrivée après trois premières semaines de résidence consacrées par Tidiani N’Diaye et Arthur Eskenazi à l’écriture chorégraphique, la première semaine de résidence à laquelle j’ai pu participer après avoir terminé le CLEA à Dunkerque, nous a permis d’explorer plusieurs pistes :

– des jeux vidéo indépendants et expérimentaux  dont les motifs ou la géométrie pourraient faire penser au bazin ou à la chute: Antichamber, Beyond Perception, Kiroo games, Thriteen Gates, Porapora, Inari Origami
– des jeux de déambulation dans des villes abandonnées ou des déserts : Gallergy, Chyrza, Cities of day and night, Time frame, In ruins
– mais aussi des images de Bazin intégrées au moteur de jeu Moviestorm.

Après plusieurs tentatives d’interaction entre ces univers visuels chargés mais à contresens de ce qui commençait à s’écrire avec la danse, ces pistes ont été délaissées, pour se tourner vers la création de paysages abstraits de montagnes, de mers et de vagues. L’absence et la présence de personnages virtuels dans ces espaces a aussi été abordée afin de jouer sur des différences de perspectives et de mouvements : entre les mouvements organiques des danseurs et ceux plus artificiels des avatars.

La résidence au CND a permis de développer la recherche autour de la vidéo. N’ayant pas accès aux services techniques du CND, une projection frontale et unique s’est imposée de facto ce qui ne nous a pas permis d’explorer la piste de la conception d’un espace à habiter à l’intérieur de la projection de machinima. Par contre, de très nombreuses images et vidéos ont été produites en regard aux tableaux mouvants construits par la danse.

Si l’écriture de Tidiani N’Diaye ne s’énonce ou ne se dit pas par des mots, elle est très évocatrices d’images fortes : deux hommes s’entourent de tissus blancs et deviennent des burqas pour se lier d’un lien presqu’inextricable pour ensuite se transformer en vers de terre qui finissent par réussir à s’extraire du tissus, comme d’un joug très oppressant. Ce sont aussi des sculptures mouvantes qui se créent au fil des mouvements, les danseurs étant recouverts entièrement de bazin. L’écriture de mouvements fait penser à des images arrêtées, à des snapshots, à des instantanés entre butoh et art martial. Enfin, la manipulation des tissus a quelque chose des gestes ancestraux de l’étendage de tissus et de vêtements. A cette dématérialisation de l’objet – ici le tissus – , à ces « mouvements d’images » que souhaite créer Tidiani a finalement répondu l’abstraction de l’image produite par le moteur de jeu vidéo.

J’ai donc principalement travaillé sur l’élaboration de formes et de paysages abstraits où le mouvement aléatoire de certains objets comme la mer ou les vagues dans le moteur de jeu Moviestorm joue une part importante. J’ai testé la possibilité de créer des « espèces d’espaces » pour reprendre le livre de Georges Perec, visant à modifier la perception des mouvements vus. « “L’espace fond comme le sable coule entre les doigts. Le temps l’emporte et ne m’en laisse que des lambeaux informes.”2 A cette abstraction de formes évocatrices de paysages défilant à toute vitesse ou de vagues perpétuelles viennent répondre d’autres manipulations de tissus. C’est ce à quoi nous sommes parvenus à l’issue de la résidence au CND.

Toutes ces références à la peinture et à la sculpture nous amènent à prolonger l’idée du spectacle par la création d’une installation interactive faite de bazin, de photos et de vidéos afin de mêler différents espaces, celui de la danse, l’espace réel filmé au Mali et l’espace virtuel du moteur de jeu et différents niveaux de réalité. L’espace physique des lieux liés à toutes les étapes de préparation du tissus au Mali, au bazin porté dans les rues, mais aussi des vidéos de spectacle dansé dans l’espace public à Bamako afin de pouvoir ensuite les intégrer à du machinima à l’intérieur du moteur de jeu, pour créer plusieurs niveaux de réalité.